Idées

Ma vie, une histoire, un combat dans la dignité. 

Ma vie est un combat. Un long combat. J’aimerais ouvrir une toute petite parenthèse, pour partager avec vous rien qu’une virgule de mon histoire, ne serait-ce que pour motiver les jeunes de mon pays, sur lesquels s’abat aujourd’hui l’ouragan du désespoir.

Le trajet

Je m’appelle John Wesley Delva. J’ai grandi dans des situations difficiles. Entre Petit- Goâve et Port-au-Prince, j’ai fait d’incessants va- et-vient, en vue de miroiter ce qui était interdit de vue à l’horizon. L’horizon, il y en avait pas vraiment. Des journées à jeun. Des nuits à dormir debout. Des kilomètres de route à pied tous les jours. Des nuits d’études dans la somnolence des bougies rabougries. Des mois de vie loin de ses parents dans l’humiliation et la dèche. Manger, boire, se laver, se parfumer, quel merveilleux champ lexical du luxe, à une époque où le seul espoir était de ne pas faire l’école buissonnière.

 

Les chaussures

 

On est en 2008. Alors que je commençais à offrir ma jeune voix à une Station de Radio à Port-au-Prince, malgré ma fougue, mon talent, cela n’aura pas été assez pour que je fusse l’objet d’une vie digne. Un jour, j’ai failli me faire renvoyer par un responsable pour le bruit que faisaient les semelles usées de mes chaussures. Il m’a demandé de ne plus mettre ces chaussures, car le « tic tac tic toc » qu’elles faisaient dérangeait la mise en onde. Il avait, peut-être, raison. Peut-être; la Mise en onde est vraiment un lieu sensible. Mais, stagiaire à l’époque, je n’avais pas encore de salaire pour m’offrir un tel luxe: des chaussures neuves.

 

Des quartiers

 

Il m’arrivait aussi, comme en saison de papillon, de butiner de maison en maison. Je fus nomade. J’avais des voisins dans presque tous les quartiers de Port-au-Prince. A Christ-Roi( Acacia). J’étais chez ma tante. À Carrefour Feuille, chez une cousine à mon père. À Corridor Bastia, une zone très dangereuse, enclavée entre Bel Air, Fort national et Post-Marchand, j’étais chez un autre ami de mon père. Je suis retourné habiter à Christ-Roi dans un taudis hyper crasseux. La toilette était contiguë à la ruelle d’à côté. À chaque fois qu’on fait caca, on se donne en spectacle aux passants. Je vous fais grâce de ne pas vous parler de l’odeur de ce trou de merde. Un jour un ami venu de Petit-Goâve m’a rendu visite dans ce trou à rat.

-N’es tu pas venu ici pour prendre l’exil? m-a-t-il lancé ironiquement. J’aimais son franc parler. C’était vraiment un trou pour prendre l’exil.

 

Des voisins

 

J’avais aussi des voisins à Nazon, à la ruelle Jean Jacques, à Puits-Blain, à Avenue N, à Delmas 75, 24, 19, etc. J’arpentais gratuitement tous les quartiers de Delmas. A Delmas 75, j’étais hébergé par un camarade, qui devenait un ami, par la suite, un frère. Mais c’est à Delmas 19, que je vais faire ma première expérience de Bric-à-Brac. Un voisin m’y a initié.

 

Nomade, je fus

 

Nomade, je fus. Je passais près de trois mois à dormir sur des papiers de journaux à la Station de Radio où je travaillais. Je devais me réveiller à chaque 4 heures du matin, pour ne pas me laisser surprendre par mes collègues. Mais les metteurs en onde avec qui je nouais une grande amitié n’ont jamais rien dit. Ils ont gardé le secret jusqu’à ce que je rencontre Jonas, un ami qui m’a hébergé chez lui provisoirement. Le propriétaire de la maison allait réprimander sévèrement Jonas pour son forfait. Selon le contrat, Jonas ne devait pas héberger d’autres personnes à la maison. Quelle maison alors ! Une petite pièce de deux mètres carrés à peu près, capable de prendre un lit, une table et deux chaises. Mais ce fut un château pour moi. La propriétaire allait me chasser comme un moustique de son château royal, en pleine période d’examens.

 

L’expulsion

 

Il est 11h du soir. Je ne sais pas où aller. Un petit sac en main, rempli de linges sales et de feuillets. Je n’ai pas un sous. Ni de téléphone. Je ne peux appeler mon père. Je prends la route à pied jusqu’à la Station où je travaillais. Je pleurais toute la nuit. Mais ça pleure aussi un homme, comme l’a chanté Ginette Reno.

 

Le camion de choux

 

C’était un vendredi soir. Le lendemain matin, je travaillais normalement à la Radio: j’écrivais et présentais mes éditions de nouvelles. Après le travail, direction Petit-Goâve. Un autre problème se présente: je n’ai pas l’argent du trajet. Ben je décide d’y aller quand même. Portail Léoganne. Je demande à un chauffeur de me donner un lift( comme on le dit au Québec). Demande refusée. Je suis obligé d’aller grimper derrière un camion de choux, promettant au Travayè de lui payer à mon arrivée. J’allais faire tout un trajet d’à peu près 50 kilomètres, un sac accroché à l’épaule gauche, exposé à la merci du vent. Étant donné que je n’avais pas les 25 gourdes, arrivé au Carrefour André 17, je suis descendu subrepticement à un stop, et j’ai filé comme une flèche. J’ai triché. J’en suis conscient. Ça m’a fait mal. Ça me fait mal encore.

 

Morale de l’histoire

 

Ma vie, c’est tout un livre. Il y a davantage de chapitres à écrire, mais je vais m’arrêter là pour ne pas être trop long. J’espère que le Dieu en qui j’ai foi me permettra de vous raconter d’autres pans de mon histoire dans un livre. Certes, je ne suis pas encore au sommet de mon rêve, mais aujourd’hui est meilleur qu’hier et demain, j’en ai l’inébranlable conviction, sera un nouveau jour.

 

Néanmoins, je voulais surtout m’adresser aux jeunes de mon pays, qui traversent une situation existentielle ô combien pénible et ardue. Je voulais leur enseigner la leçon de ma vie: ne jamais désespérer. Ne jamais abandonner. Battez-vous toujours très fort pour le rêve qui vous est cher. Je ne veux guère vous enseigner la résignation. Au contraire, je vous conseille d’attaquer la vie de manière consciente et dynamique. Ne cherchez pas des raccourcis faciles et illicites malgré les déceptions quotidiennes. Battez-vous comme moi dans la dignité. Moi, si j’avais dans le sang, l’ADN de l’abandon, je serais, peut-être encore, aujourd’hui sur les trottoirs de Poste-Marchand, avec un sac en main rempli de linges sales et de feuillets de notes, sans ne jamais voir l’horizon qui m’était interdit. Je vous le dit chers camarades : demain sera un nouveau jour.

 

Partagez cette histoire! Traduisez la dans la langue de votre choix, pour motiver davantage de jeunes ou d’adultes, qui ont désormais besoin en ce moment d’une parole d’encouragement.

 

John Wesley Delva

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