Gouvernance, sécurité et élections : des voix s’élèvent pour une dernière transition avant le retour à l’ordre constitutionnel

À quelques jours de l’échéance du 7 juin marquant la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT), des juristes, professeurs d’université et anciens hauts fonctionnaires ont pris part à un forum organisé dans le cadre des « Assises 2026 ». Au centre des débats : l’avenir de la gouvernance du pays, la crise sécuritaire et l’organisation des prochaines élections.
Dans une atmosphère empreinte de gravité, les intervenants ont dressé un constat préoccupant de la situation nationale. Tous ont reconnu que le pays traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire récente, marquée par l’effondrement progressif des institutions, l’expansion des groupes armés et l’absence d’élections depuis plusieurs années.
Pour Me Price Cyprien, ancien député, professeur d’université et président de la Ligue internationale des avocats indépendants, Haïti s’est progressivement éloignée de la Constitution qui devrait pourtant servir de guide à la nation.
« Nous sommes passés d’accord politique en accord politique. Pendant ce temps, la Constitution a cessé d’être notre point de référence », a-t-il regretté.
L’universitaire a rappelé qu’Haïti fut la première République noire indépendante et un symbole de liberté pour de nombreux peuples du continent. Deux siècles plus tard, estime-t-il, le pays doit retrouver le chemin de la légalité et des institutions fortes.
Selon lui, la question essentielle n’est pas seulement celle de la fin du mandat du CPT, mais celle du retour à un ordre constitutionnel capable de restaurer la confiance des citoyens. Il plaide pour un large consensus national permettant de tourner définitivement la page des transitions répétitives.
Le professeur de droit constitutionnel Sonel Saint-Louis partage cette préoccupation. Pour lui, gouvernance, sécurité et élections sont trois dimensions étroitement liées. Il rappelle que depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, Haïti évolue dans une situation institutionnelle exceptionnelle.
« Nous sommes entrés dans ce que l’on pourrait appeler un désert constitutionnel », a-t-il expliqué.
Selon lui, le cadre de transition mis en place après cette crise reposait sur des dispositions constitutionnelles qui prévoyaient une période limitée devant conduire rapidement à des élections. Arrivé à son terme, ce processus doit être repensé à travers de nouvelles consultations politiques.
Le constitutionnaliste défend l’idée d’un retour au modèle bicéphale prévu par la Constitution, avec un président de la République et un Premier ministre exerçant chacun les responsabilités qui leur sont attribuées.
De son côté, Me Romuald Petit, ancien directeur général de la DGI, a rappelé les grands espoirs qui avaient accompagné l’adoption de la Constitution de 1987 après la chute de la dictature.
Quarante ans plus tard, constate-t-il, les promesses de stabilité, de justice et de démocratie ne se sont pas concrétisées. Crises politiques à répétition, corruption, insécurité et affaiblissement de l’État ont progressivement érodé la confiance de la population.
Pour l’ancien directeur général de la DGI, le risque est aujourd’hui de voir s’approfondir encore davantage la crise de légitimité des institutions. Il estime nécessaire de mettre en place une nouvelle formule consensuelle capable de conduire le pays vers des élections crédibles et acceptées par tous.
La question de la justice a également occupé une place importante dans les discussions. Me Éphésien Joassaint a insisté sur le fait qu’aucune réforme durable ne pourra réussir sans une lutte réelle contre l’impunité.
Selon lui, la bonne gouvernance ne peut exister dans un contexte où les lois sont appliquées de manière sélective et où les institutions judiciaires peinent à exercer pleinement leur rôle.
« Une société ne peut pas avancer lorsque l’impunité devient la règle », a-t-il affirmé.
L’universitaire appelle à un nouveau consensus impliquant des acteurs crédibles et capables de placer l’intérêt national au-dessus des intérêts particuliers.
Au-delà des nuances entre les différentes interventions, un point commun s’est dégagé tout au long du forum : la nécessité de sortir de l’instabilité chronique et d’engager ce que plusieurs participants ont qualifié de « dernière transition » avant le retour définitif à l’ordre constitutionnel.
Pour ces juristes et universitaires, la priorité demeure la restauration de la sécurité, le renforcement des institutions et l’organisation d’élections libres, honnêtes et inclusives permettant enfin aux citoyens de choisir leurs dirigeants.
Dans un pays confronté simultanément à une crise politique, sécuritaire, humanitaire et économique sans précédent, beaucoup voient dans ce retour à la légalité constitutionnelle l’une des dernières chances de reconstruire la confiance entre l’État et la population.