Idées

Crépuscule sur la Place des Rêves — Quand le Soleil S’incline devant le Jeu

Il était environ seize heures lorsque les premiers échos de notre jeunesse résonnèrent sur le vieux terrain de la place publique des Côtes de Fer. J’avais alors quinze ans. L’âge des promesses, des passions fougueuses et des rêves sans limites. Nous étions là, pieds nus ou en sandales usées, galvanisés par une énergie brute, celle qui ne demande ni gloire ni récompense, seulement le bonheur de courir derrière un ballon usé comme les bancs de l’église du village.

Autour de moi : René Cadichon, au pied gauche redoutable ; Emmanuel Luc, fin stratège au regard toujours levé vers l’horizon ; Jimmy Hector, infatigable milieu de terrain dont les appels de balle étaient des soupirs d’art ; Pierre Paul Theodore, solide en défense, aussi inébranlable qu’un tronc de mapou ; Rony Theodore, rapide et imprévisible, dont les dribbles faisaient chavirer la foule, Ricardo Buissereth, Mackendy Tout Puissant, Herold Baptisma, Jean Vladimy etc….Nous étions une équipe sans nom, mais soudée par la terre, la sueur et l’amitié.

Le match avait été lancé sous le coup de sifflet clair et autoritaire de Charles Vandal, arbitre de légende et figure locale, aujourd’hui disparu mais éternel dans nos souvenirs. Sa voix rauque dictait les règles, mais ses yeux bienveillants accompagnaient chaque faute, chaque hésitation, chaque envolée vers le but.

Le ballon, taché par les ans, roulait pourtant avec grâce sur le sol poussiéreux, soulevant des nuages de terre rougeâtre à chaque passe. Nous jouions à onze contre onze, dans une harmonie sauvage. Les passes se succédaient, parfois précises comme les notes d’un chant vaudou, parfois maladroites mais sincères. Les appels, les contres, les tirs manqués, les glissades involontaires… tout participait à une danse frénétique sous le regard attentif d’un petit public rassemblé sur les bords du terrain. Des cris fusaient : « Passe ! » « Tire ! » « Centre ! » — et dans chaque interjection, l’écho d’une passion populaire.

Le match atteignait son apogée lorsqu’un silence étrange commença à gagner la place. Ce n’était pas celui de la fatigue ou de l’ennui, mais celui d’un moment suspendu entre le tumulte du jeu et la magie du jour finissant.

Le soleil, dans sa lente chorégraphie céleste, déclinait majestueusement à l’ouest. Il baignait le terrain d’une lumière dorée, presque irréelle, qui sublimait les silhouettes en mouvement. Les visages ruisselants de sueur brillaient comme des masques sacrés, et chaque action semblait désormais empreinte de poésie.

La mer, visible au loin, s’habillait d’or et de cuivre, s’étirant paresseusement sous l’horizon. Elle semblait elle-même applaudir nos efforts, ses vagues en rythme avec nos foulées. Les oiseaux des champs, d’un vol calme et ordonné, retournaient vers leurs branches, comme si le ciel lui-même clôturait le match à sa manière.

Plus près, les eaux vives des rivières fredonnaient une berceuse ancestrale, un murmure venu des âges, apaisant nos corps tendus par l’effort. Le chant discret des insectes naissait dans les hautes herbes, accompagné par les premiers chants des crapauds. Les ombres des vallées s’allongeaient doucement, telles des géants endormis, recouvrant peu à peu la plaine.

Les enfants, rassemblés en groupes joyeux, riaient encore autour du terrain, leur insouciance contrastant avec la profondeur du moment. Des vendeuses de pistaches, des vieillards assis sur des pierres chaudes, des amoureux discrets partageant des regards volés… Tous formaient une fresque vivante, un tableau mouvant et attendrissant.

Et nous, adolescents ivres de vie, ne savions pas encore que ce match n’était pas qu’un simple jeu, mais une page sacrée de notre histoire intime. Car ce jour-là, le ballon roulait dans la poussière, mais nos rêves, eux, s’élevaient dans le ciel embrasé.

Le sifflet final retentit comme une note de nostalgie avant l’heure. On ne sut jamais vraiment qui avait gagné. L’important, c’est que nous avions joué, ensemble sous l’œil bienveillant du soleil qui s’éclipsait lentement, comme un vieux sage cédant la place aux étoiles.

Désiré Lucien