INSÉCURITÉ

Port-au-Prince : L’ultime soupir d’une capitale abandonnée

Il y a encore quelques années, Port-au-Prince respirait, même dans sa douleur. Elle portait en elle une énergie indomptable, un chaos vibrant où l’espoir s’accrochait aux moindres interstices du béton défraîchi. Mais aujourd’hui, il ne reste que le silence lugubre des rues désertées, le fracas des balles et le gémissement des mères éplorées. Notre capitale est à l’agonie, et ceux qui l’ont tuée se terrent dans l’indifférence ou la lâcheté.

Ce drame n’a rien d’un coup du sort. Il est l’aboutissement d’une lente descente aux enfers, annoncée par mille signes ignorés. Chaque décision politique désastreuse, chaque concession faite aux criminels, chaque détournement de fonds qui aurait pu sauver un hôpital ou une école nous ont menés ici. Aujourd’hui, Port-au-Prince n’a plus de gouvernail, plus de boussole, plus d’avenir.

Port-au-Prince n’appartient plus à son peuple. Elle a été livrée, comme un agneau sans défense, à la barbarie des gangs qui dictent leur loi dans l’ombre d’un État fantôme. Les enfants ne jouent plus dans les rues, les familles fuient leurs maisons en flammes, les pères, impuissants, s’effondrent sous le poids de leur propre inutilité.

La nuit n’est plus seulement obscure ; elle est le théâtre d’exécutions, de kidnappings, de cris étouffés que personne ne viendra secourir. Les jours, eux, sont hantés par le spectre de la survie : traverser la ville, c’est risquer sa vie. Un simple regard, une parole de trop, une présence au mauvais endroit suffisent à signer un arrêt de mort.

Et que fait l’État ? Il observe, il négocie avec l’ennemi, il compose avec l’inacceptable. Les rares forces de l’ordre encore debout sont désarmées, trahies, infiltrées jusqu’à la moelle par les mêmes monstres qu’elles prétendent combattre.

Nous avons été trahis. Trahis par ceux qui, du haut de leurs palais, ont laissé s’écrouler les murs de notre dignité. Des décennies de mauvaise gouvernance ont pavé la route vers l’enfer. Chaque président, chaque ministre, chaque parlementaire qui a fermé les yeux sur la gangrène grandissante porte sa part de responsabilité dans cette catastrophe.

Ils ont joué avec la misère, nourri les gangs comme on nourrit un chien enragé avant qu’il ne se retourne contre son maître. Ils ont utilisé la violence comme outil politique, jusqu’à ce qu’elle leur échappe. Aujourd’hui, ils fuient vers des terres plus sûres pendant que nous, peuple haïtien, sommes condamnés à vivre – ou à mourir – dans ce qu’il reste de notre capitale.

Ce n’est pas seulement une ville que nous perdons, c’est un symbole. Port-au-Prince, ce cœur battant d’Haïti, ne bat plus. Elle agonise sous les cendres des maisons brûlées, sous les larmes des veuves et des orphelins, sous les espoirs brisés d’une génération sacrifiée.

Les écoles ferment, les hôpitaux ne sont que des carcasses vides, le commerce se meurt. Ceux qui le peuvent fuient par la mer, risquant tout pour échapper à ce qui était autrefois leur foyer. Mais combien d’entre nous n’ont nulle part où aller ? Combien sont condamnés à errer dans les ruines, à chercher une normalité qui n’existe plus ?

Sommes-nous condamnés à assister, impuissants, à la fin de Port-au-Prince ? Ou avons-nous encore la force de nous relever ?

Ce pays a connu mille tragédies, et pourtant, il a toujours survécu. Mais cette fois, il ne s’agit plus seulement de survivre : il faut se battre, il faut reconstruire, il faut refuser l’inacceptable. Nous ne pouvons plus attendre un miracle venu d’ailleurs. Le salut ne viendra pas des politiciens véreux, ni des puissances étrangères qui nous regardent sombrer sans broncher.

Il viendra de nous, du peuple, de ceux qui refusent de voir disparaître la terre qui les a vus naître. Il viendra d’une révolte de la conscience, d’un cri collectif plus fort que toutes les armes braquées sur nous.

Port-au-Prince est au bord du gouffre. Il ne tient qu’à nous de décider si elle doit y sombrer à jamais, ou renaître de ses cendres.

Désiré Lucien